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vendredi 26 novembre 2010

Chambre 0, Hôtel Bonnefoy

A l'hôtel Bonnefoy de Séderon, fermé depuis bien longtemps, il y a les traces impalpables de tous les clients de passage. Ils ont laissé entre les murs, entre les draps, un peu de leur vie, un peu de leurs espoirs.

A l'hôtel Bonnefoy de Séderon, derrière les murs austères de cet ancien établissement endormi, il y a des étonnements de rencontre, des fatigues de représentants de commerce perdus dans les recoins de la Drôme.

A l'hôtel Bonnefoy de Séderon, aux hasards des rues de la ville, il y a sans doute tous les bonheurs du monde et tous les désespoirs des solitaires.

A l'hôtel Bonnefoy de Séderon, il y a le souvenir de tant d'étreintes et de nuits qui n'en finissaient plus.

A l'hôtel Bonnefoy de Séderon, il y a des petits déjeuners avec le sourire d'une bonne d'antant, accorte et qui espère elle aussi.

A l'hôtel Bonnefoy de Séderon, il y a l'histoire des secrets d'un père, celle d'un voyageur qui se cherche.

A l'hôtel Bonnefoy de Séderon, il y a un écrivain qui maudit la page blanche, un chanteur qui cherche sa rime.

A l'hôtel Bonnefoy de Séderon, il y a une femme seule avec ses enfants laissée là, comme une vie encombrante.

A l'hôtel Bonnefoy de Séderon, il y a un meurtrier qui hésite à se rendre.

A l'hôtel Bonnefoy de Séderon, il y a des poussières de vie qui dansent dans la lumière tombant d'une persienne complice.

A l'hôtel Bonnefoy de Séderon, il y a une part de nous. Nous avons tous besoin d'une chambre d'hôtel, réelle ou rêvée pour échapper à ce que nous sommes, pour être quelques heures autre chose. Alors, il faut garder d'anciennes photos d'anciens destins pour en composer d'autres.

Un bonheur de sous-bois

J'avais une envie de sous-bois, de promenade dans la lumière finissante dans un chemin creux. Alors j'ai roulé vers la Haute-Provence et je me suis arrêté dans une ancienne carrière au bord de la route. Un chemin de galet m'a guidé vers les collines.

J'ai enjambé des arbres à demi-morts en touchant avec bonheur leur tronc et les branches moussus. J'ai vu se dresser des arbres sorciers dans les derniers rayons. En me frayant un passage, je me suis cru dans un conte pour enfants.

Mais il y avait tous ces galets pour me guider, ces branches à pousser, ces bruits d'oiseaux dérangés qui s'envolaient en criant et aucune griffe pour me retenir.

J'avais dans le nez une odeur de champignons sans les voir. Je pensais à mon père Gilbert et à son amour des "pinins", autrement dit les sanguins ou lactaires délicieux qu'il ramassait sur les pentes du Ventoux. Il aimait l'automne et ses plaisirs de "bascule", les champignons et la chasse, l'attente au poste, la passée et le hasard qui vous fait tomber sur une colonie de sanguins sous les aiguilles de pins. Je rêvais de tomber sur un sanglier fouisseur en pleine dégustation.

En avançant dans ce chemin inconnu, je me suis souvenu de tant d'autres promenades, tant d'autres errances. Dans les combes de La Gabelle dans les taillis de chêne où je tombais parfois sur un hameau oublié, des fermes dont les habitants semblaient être partis la veille. Dans les calanques de Marseille quand les pins parasols et les genêts faisaient comme un cocon. Dans le chemin qui monte vers le sancutaire de la Sainte-Baume, à découvrir des ifs et des hêtres, dans l'ombre humide d'un ubac. Dans cette forêt vestige, j'avais l'impression de monter à la rencontre des druides.

Et là, dans ces monts de Vaucluse, j'étais le dernier hôte de la forêt avant la nuit. J'étais exilé volontaire au pays des feuilles mortes et de la vie en putréfaction. J'étais comme un Grand Poucet qui se cherche un "il était une fois", une histoire au lourd fumet.

La peau des murs

Chez les gens les murs sont si minces qu'on entend battre la vie derrière comme le sang sous la peau.

Chez les gens modestes, les mères se lèvent tôt et préparent un café qui crache et glougloute derrière la paroi. Le Nespresso ne règne pas sur les tables en Formica.

Chez les gens modestes, ces mêmes mères font des toilettes de souris mais forcément on les entend quand même.

Chez les gens modestes, on se lève donc tôt et on rejoint les mères dans la cuisine qui trempent de petites tartines de miel dans un bol de café.

Chez les gens modestes, on se souvient des bruits du père derrière la peau des murs. De la toilette au bruit lourd de son pas jusqu'à la fermeture de la ceinture.

Et du choc du pain grillé contre le bol de chocolat.

Chez les gens modestes, on se dit des choses importantes mais à voix basse pour ne pas déranger les voisins.

Chez les gens modestes, le silence est presque le seul luxe, avec l'heure de sommeil en plus.

Chez les gens modestes, la vie bat comme un cœur sous la peau et il n'est point besoin de tendre l'oreille.